Chaque jour, plus de 300 millions d’images circulent sur Internet. Parmi elles, de plus en plus sont générées par “IA” ou “intelligence artificielle” (un programme qui crée des images à partir de descriptions textuelles), brouillant la frontière entre fiction et réalité, entre le “vrai” du “faux”. On appelle « Boomer Traps » certaines de ces créations qui sont conçues pour capter l’attention et manipuler les internautes, en particulier les seniors et les moins familiers avec les technologies numériques. En s’appuyant sur des visuels suscitant l’émotion ou amplifiant les craintes identitaires, ces publications pièges exploitent les faiblesses des utilisateurs. Ces publications servent également les escrocs 2.0 (ou brouteurs) qui soutirent de l’argent aux plus vulnérables, partout dans le monde, et touche particulièrement les personnes les plus isolées ou âgées.
Comment fonctionnent ces images et quels risques représentent-elles pour notre société ?
Qu’est-ce qu’un Boomer Trap ?
Les Boomer Traps sont des images ou des contenus créés par IA et spécifiquement conçus pour manipuler un public peu familier des technologies numériques, en particulier les seniors. En jouant sur des thèmes traditionnels, religieux ou identitaires, ces visuels cherchent à susciter des réactions émotionnelles fortes. Bien que fictives, ces images semblent si réalistes qu’il devient difficile pour les internautes de faire la distinction entre ce qui est vrai et ce qui est fabriqué.
Nous avons tous vu passer cette image d’une bergère en tenue militaire qui se trouverait moins jolie que Lady Gaga ou Jennifer Lopez et qui, selon le texte accompagnant l’image, obtiendrait donc moins de “j’aime” que ces deux célébrités…
Et donc, bien qu’entièrement fabriqué via des outils IA, cette image a pu toucher des milliers de personnes, générant une chaîne de réactions sincères, des partages sur des groupes variés et polluant ainsi tous les fils d’actualité des internautes sur Facebook, Instagram et ou encore X (anciennement twitter). Si certains commentaires soulignent qu’il s’agit d’une image générée par IA, on retrouve en grande majorité des commentaires d’internaute émus, touchés par le storytelling de la publication et encourageant la jeune bergère. Pour eux, aucun doute, il s’agit d’une photo, d’une vraie…
Pourquoi les seniors sont les cibles des Boomer Traps : attirer et manipuler !
Les Boomer Traps poursuivent deux objectifs principaux :
1. Accroître la notoriété des pages
Sur les réseaux sociaux, la notoriété est devenue un bien monétisable. Plus une page génère de « j’aime » et de commentaires, plus les algorithmes augmentent sa visibilité, attirant de nouveaux abonnés et favorisant la monétisation. Les images fabriquées par IA, comme celle de la bergère, captent facilement l’attention avec des visuels émotionnels et polémiques, multipliant les réactions. Ces interactions massives permettent aux gestionnaires de pages d’augmenter leur audience, de vendre des publications sponsorisées, voire de revendre la page. Selon Social Media Today, une page à forte audience peut se monnayer entre 10 000 et 50 000 euros.
2. Escroquer les utilisateurs vulnérables
Les Boomer Traps sont aussi exploités par les « brouteurs », des escrocs souvent basés en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est. Ces arnaqueurs ciblent les internautes crédules, en particulier les seniors. Ils utilisent les Boomer Traps pour repérer les utilisateurs sensibles aux messages émotionnels. Après avoir suscité leur intérêt, les brouteurs les contactent via de faux profils, se présentant comme des proches ou des interlocuteurs bienveillants. Ils exploitent ensuite la confiance des victimes pour obtenir des informations personnelles et des transferts d’argent sous de faux prétextes. Selon Interpol, en 2022, ces escroqueries numériques ont coûté plus de 1,3 milliard d’euros à l’échelle mondiale.
Les réseaux sociaux : des amplificateurs de fausses informations
Les réseaux sociaux comme Facebook et Instagram (Groupe META) sont des amplificateurs idéaux pour les Boomer Traps. Les algorithmes de ces plateformes, conçus pour maximiser le temps d’engagement, privilégient les contenus générant des réactions émotionnelles fortes. Selon la Mozilla Foundation 12 % des contenus recommandés sur les plateformes enfreignent les normes de la communauté, favorisant souvent la diffusion de fausses informations.
Les chaînes de mails participent également à l’expansion des Boomer Traps, en particulier chez les seniors. Souvent transmis par des amis ou des proches, ces courriels incitent les destinataires à partager « pour la bonne cause » ou à « protéger leurs proches », créant une diffusion en chaîne. Les messages envoyés par des contacts de confiance renforcent la crédibilité des informations non vérifiées, ce qui réduit la vigilance des destinataires.
En 2019, un article de science advance révèle que les internautes de plus de 65 ans partagent en moyenne sept fois plus de fausses informations que les jeunes générations. Cette tendance accentue la diffusion des Boomer Traps, amplifiant leur portée émotionnelle et leur impact. Et si, finalement, l’éducation aux médias et à l’information, était davantage nécessaire chez nos ainés ?
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Les Boomer Traps dans les campagnes électorales : Comment l’IA manipule nos émotions !
Les Boomer Traps prennent une tournure inquiétante dans les campagnes électorales, où ils deviennent des outils de manipulation émotionnelle et de polarisation de l’opinion publique. Lors des campagnes européennes et législatives françaises de 2024, l’extrême droite a largement eu recours à l’intelligence artificielle pour diffuser des messages anti-immigration et anti-Europe. C’est l’ONG AI Forensics qui le révèle dans un rapport de juillet 2024. Ces images, diffusées sur Facebook, Instagram et X, visaient clairement à jouer sur les émotions des internautes et à renforcer un sentiment de menace afin de polariser le débat sur les sujets que ces partis souhaitaient mettre au-devant du débat public et de l’attention des français.
En 2023,c’est au moment des manifestations contre le projet de loi sur les retraites que c’était répandu sur la toile de fausses images sur les violences policières. Des policiers en tenue anti-émeute face à des manifestants âgés et ensanglantés a été diffusé avec des légendes suggestives, amplifiant la perception d’une répression brutale (ref: France 3 Régions Le Monde.fr Factuel). Même si cette image a été très vite démentie par des experts et alors que son créateur, Régis Gonzalez, artiste contemporain, précise qu’il s’agit d’une œuvre de satire intitulée « Fakumentary 2043 », le mal était est fait et le message bien ancré dans la tête des internautes.
Ce type de publication bénéficie de l’amplification des réseaux sociaux et de leurs algorithmes qui privilégient les contenus suscitant de fortes réactions émotionnelles : colère, haine, nostalgie… Elles sont souvent partagées avec des textes et des hashtags populaires liés à l’actualité politique, à l’immigration, aux valeurs traditionnelles, à la religion… Elle conforte la polarisation du débat et la méfiance envers les autorités et les médias. Ces stratégies d’influence visuelle exploitent le biais de confirmation des utilisateurs, les exposant davantage aux contenus qui renforcent leurs croyances existantes.
En détournant l’attention des citoyens des informations factuelles et vérifiées, les Boomer Traps polarisent le débat public et compromettent la qualité du processus démocratique.
L’avenir d’un monde numérique saturé de fictions
Avec l’évolution rapide des outils d’IA, les Boomer Traps et autres deepfakes (une vidéo truquée qui peut montrer une personne dire ou faire quelque chose qu’elle n’a jamais dit ou fait) devraient continuer à se multiplier et à déstabiliser nos systèmes d’informations et nos institutions. À terme, des vidéos d’apparence réelle, mais entièrement truquées, pourront influencer les opinions publiques à grande échelle, posant des défis immenses pour la régulation des contenus en ligne et l’information des citoyens. L’éducation aux techniques de vérification et la sensibilisation (EMI) des citoyens apparait plus que jamais essentielles pour défendre une information authentique dans un monde où l’illusion devient de plus en plus difficile à différencier du réel.
Comment repérer et se prémunir contre les Boomer Traps ?
- Vérifiez les détails : Les outils IA comme DALL-E ou Midjourney produisent souvent des erreurs dans les détails fins (par exemple, un nombre incorrect de doigts, des symétries bizarres ou des arrière-plans flous).
- Utilisez une recherche d’image inversée : Des plateformes comme Google Images ou TinEye permettent de retrouver la source d’une image et de vérifier si elle a été utilisée ailleurs en ligne.
- Observez le contexte : Les Boomer Traps floutent souvent l’arrière-plan ou montrent des éléments irréalistes ; si une image semble « trop parfaite » ou étrange, méfiez-vous.
- Restez attentif aux émotions : Si une image déclenche une réaction émotionnelle intense, prenez le temps de vérifier avant de la partager.
Lexique des termes techniques
IA (Intelligence Artificielle) : Technologie permettant à des systèmes informatiques de simuler certaines fonctions de l’intelligence humaine, comme l’apprentissage, la prise de décision ou la création d’images réalistes. L’IA est utilisée pour générer des contenus (textes, images, vidéos) capables de paraître authentiques.
Boomer Trap : Image ou contenu généré par IA visant spécifiquement à attirer l’attention des internautes peu habitués aux technologies numériques, en particulier les seniors. Ces contenus, souvent émotionnels, sont conçus pour susciter des réactions immédiates et, dans certains cas, manipuler ou arnaquer leurs cibles.
Deepfake : Technique de falsification numérique utilisant l’IA pour créer des vidéos truquées, où le visage ou la voix d’une personne est manipulé(e) pour dire ou faire des choses qu’elle n’a jamais faites. Les deepfakes sont souvent utilisés dans des contextes de désinformation.
Brouteur : Terme désignant un escroc numérique, souvent basé en Afrique de l’Ouest, qui utilise des techniques de séduction et des récits fictifs pour tromper ses victimes et leur soutirer de l’argent. Les brouteurs opèrent principalement via les réseaux sociaux et les plateformes de messagerie.
Algorithme : Programme ou ensemble de règles automatisées qui guide le fonctionnement des plateformes numériques (comme Facebook ou YouTube) pour organiser et classer les contenus. Dans le contexte de cet article il s’agit : d’algorithmes conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs en favorisant les contenus susceptibles de générer des réactions émotionnelles, et donc d’être plus largement diffusés.
Engagement : Mesure de l’interaction d’un utilisateur avec un contenu en ligne, exprimée par des « likes », des commentaires, des partages, et autres réactions. Plus un contenu suscite de l’engagement, plus il est mis en avant par les algorithmes de la plateforme, augmentant ainsi sa visibilité.
Chaînes de mails : Suite de messages transmis par mail d’une personne à une autre, souvent en masse. Ces chaînes de mails peuvent contenir des informations non vérifiées ou des alertes émotionnelles (comme des appels à l’aide ou des informations choquantes), encourageant les destinataires à les partager avec leurs contacts, ce qui amplifie leur diffusion.
Contenu viral : Contenu qui, grâce à des réactions massives et à l’amplification par les algorithmes ou par le partage direct, se répand rapidement et atteint un large public. Les contenus viraux sont souvent des messages qui suscitent des réactions émotionnelles fortes, comme la surprise, l’indignation ou la nostalgie.
Monétisation sur les réseaux sociaux : La monétisation sur les réseaux sociaux désigne le processus par lequel une personne, une marque ou un compte tire des revenus de ses activités en ligne. Cela se fait en exploitant l’audience et l’engagement de ses abonnés pour générer des gains financiers. Les méthodes de monétisation incluent :
Publications sponsorisées : Les marques paient les influenceurs ou pages populaires pour promouvoir leurs produits ou services dans des publications spécifiques.
Affiliation : Les comptes partagent des liens vers des produits ou services, recevant une commission pour chaque clic ou achat généré par leur audience.
Vente de produits ou services : Certains créateurs utilisent leur notoriété pour vendre directement leurs propres produits, cours ou services à leurs abonnés.
Contenus exclusifs : Des plateformes comme YouTube ou Patreon permettent aux créateurs de proposer des abonnements payants pour du contenu exclusif.
Publicité intégrée : Sur des plateformes comme YouTube, des publicités automatiques apparaissent pendant les vidéos, générant un revenu pour les créateurs basé sur les vues.
La monétisation repose essentiellement sur la capacité d’un compte ou d’une page à attirer et à maintenir l’attention des utilisateurs. Plus une audience est engagée, plus les opportunités de gains sont nombreuses, d’où l’importance pour de nombreux créateurs de contenus de développer une communauté active et fidèle.
Les Sources pour cet article :
Social Media Today – Monétisation des pages virales et réseaux sociaux :
https://www.socialmediatoday.com/
Interpol – Rapport 2022 sur la cybercriminalité et les fraudes en ligne :
https://www.interpol.int/News-and-Events/News/2022/Cybercrime-report-2022
AI Forensics – Utilisation de l’IA dans les campagnes électorales françaises de 2024 :
https://aiforensics.org/work/french-elections-2024
Mozilla Foundation – Étude sur la propagation des fausses informations et le rôle des algorithmes :
https://foundation.mozilla.org/en/campaigns/misinformation/
Science Advances – Étude de Princeton et NYU sur le partage de fausses informations par les personnes âgées :
https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.aau4586
Hootsuite – Impact des réseaux sociaux sur les comportements d’achat :
https://www.hootsuite.com/resources/social-media-statistics
Influencer Marketing Hub – Revenus des influenceurs et monétisation sur les réseaux sociaux :
https://influencermarketinghub.com/
FranceTV Info – Article sur l’utilisation de l’IA par l’extrême droite dans les campagnes électorales françaises :
https://www.francetvinfo.fr/elections/l-extreme-droite-a-utilise-l-intelligence-artificielle-pour-faire-passer-ses-messages-pendant-la-campagne_6645876.html
Digital Services Act (DSA) – Texte officiel du règlement européen encadrant les plateformes numériques, y compris la gestion des deepfakes :
https://ec.europa.eu/digital-strategy/our-policies/digital-services-act-ensuring-safe-and-accountable-online-environment_en
Loi contre la manipulation de l’information (France) – Loi française de 2018 visant à encadrer la transparence des contenus sponsorisés et à lutter contre la désinformation :
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000037847559/
Pew Research Center – Étude sur l’impact de l’IA et de la désinformation dans les campagnes électorales américaines :
https://www.pewresearch.org/
Brouteurs, qui sont-ils ? : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/temoignage-il-etait-toute-ma-vie-en-l-espace-de-quelques-jours-qui-sont-les-brouteurs-ces-escrocs-qui-jouent-avec-les-sentiments-de-leurs-victimes_6453431.html