Éducation aux médias : fabriquer une fake news pour apprendre à la déjouer

Une statue décapitée. Des cris dans la nuit. Des chats qui disparaissent un à un. Dans ce village du Bugey, trois adolescentes filment tout. Leur conclusion : rien de tout cela n’est naturel. Des aliens ? Des loups-garous ? Qui sait, peut-être tout ça à la fois. Après tout, c’est ce qu’on entend partout sur les réseaux.

Mais elles ont tout inventé, et c’est le but. Pendant deux jours, un petit groupe d’ados a fabriqué une fausse information de A à Z, pour apprendre à la démonter. Et ce faux-là ne finira pas dans un tiroir : il est fait pour être diffusé, sur YouTube comme sur Petit Bugiste et Grand Curieux, le média en ligne de l’association, afin de partager, meme après l’atelier, le savoir acquit.

StoryBrique, voir les biais en jouant

Tout part de l’écriture. Pour cette étape, nous utilisons StoryBrique, un jeu d’écriture audiovisuelle que nous développons depuis 2023. En jouant, le groupe manipule les ressorts d’un récit, construit la courbe narrative : ce qui accroche, ce qui fait peur, ce qui donne l’air vrai. Il croise au passage les biais cognitifs, la vérification des sources et la méthode scientifique, sans réciter un cours. À Champagne-en-Valromey, deux heures ont suffi pour tenir un scénario complet, avec un début, un milieu et une fin.

Deux heures pour une histoire structurée, c’est la force du jeu. C’en est aussi la limite. Le squelette narratif tient, mais le texte et les dialogues demanderaient un peu plus de temps : à Champagne, ils ont été largement improvisés au tournage. Savoir qu’il faut telle scène, ou tel nombre de plans pour telle séquence, ce n’est pas encore écrire. Nous en avons tiré une leçon : lorsque le financement le permet, nos prochains ateliers gagnent une journée dédiée au travail sur le texte. C’est déjà le cas de notre prochaine édition, financée, un atelier sur les fausses informations scientifiques, à l’Observatoire du col de la Lèbe, prévu pour 2027.

Un jeu qui s’adapte à son terrain

StoryBrique n’est pas figé. Il se décline selon le thème et le territoire. Ici, la déclinaison s’appuie sur Le Péril Bleu, roman de Maurice Renard paru en 1912. L’histoire se déroule autour du Grand Colombier, dans le Bugey : des monuments vandalisés, des animaux et des gens qui disparaissent, et des créatures venues du folklore local, les Sarvants, ces lutins du Bugey et du Jura. Les jeunes y ont puisé leurs propres inspiration que l’on retrouve vivement dans la statue décapitée.

L’atelier fait aussi office de porte d’entrée sur le territoire. Ces jeunes grandissent dans le Bugey sans toujours en connaître l’histoire ni les légendes. En explorant le roman et son décor, ils renouent avec le folklore et le passé du lieu où ils vivent.

Le roman tend un miroir troublant. Dans la revue ReS Futurae, la chercheuse Valérie Stiénon le décrit comme « un roman de la rumeur médiatique »¹ : la presse y fabrique l’événement à coups de manchettes, comme « Les hommes-oiseaux du Bugey », la peur nourrit la rumeur, l’opinion bascule de la panique à l’euphorie. Il y a plus d’un siècle, un romancier qui vécue (par période) dans le Bugey décrivait déjà ce que les réseaux donnent à voir chaque jour.

À lire aussi, le patrimoine littéraire du Bugey et l’univers de Maurice Renard, sur Petit Bugiste et Grand Curieux. 

Décrypter les ficelles

Un faux reportage ne vaut que par ce qu’on en fait ensuite. Scène après scène, nous nommons avec le groupe les ressorts activés.

Les procédés de manipulation :

  • Appel à l’autorité : un « scientifique » suffit à rendre un propos crédible. Le nôtre est franchement loufoque, et le tour fonctionne quand même.
  • Habillage pseudo-scientifique : une vraie théorie de physique, la théorie des cordes, est citée puis détournée. À l’écran, un vrai livre de vulgarisation, L’Univers élégant de Brian Greene, sert de caution.
  • Preuve sociale : tout le village en parle, donc ce serait vrai. Le nombre remplace la preuve.
  • Appel à la peur : l’émotion prend la place du raisonnement.
  • Rumeur : le « il paraît que » tient lieu de source.

Les biais cognitifs, côté spectateur :

  • Biais de disponibilité : ce qu’on voit souvent finit par sembler vrai.
  • Biais de confirmation : on retient ce qui conforte ce qu’on croyait déjà.

Face à chaque ficelle, trois questions : quelle est la source, est-ce vérifiable, existe-t-il une autre explication.

De l’atelier à la diffusion

Le film aurait pu rester sur une carte mémoire. Il est en ligne. Sur YouTube, dans un cadre clairement identifié comme une fiction. Sur Petit Bugiste et Grand Curieux, le média local de l’association. Et sur CartoMedia, la carte du territoire intégrée au média : le film y est géolocalisé à Champagne-en-Valromey, avec un résumé qui renvoie vers l’article. On peut ainsi tomber dessus en explorant la carte de sa propre région, entre un événement et un lieu de patrimoine.

Chaque canal éclaire une facette : le décryptage des ficelles sur YouTube, le patrimoine littéraire dans le média, le film ancré dans son décor sur la carte. Un même objet, plusieurs portes d’entrée selon le public.

Reste une règle, non négociable : nous ne publions jamais le faux sans son explication. Une fausse information mise en ligne sans cadre, ce serait de la désinformation. Accompagnée de son mode d’emploi, elle devient un outil pour apprendre à douter.

Le film est visible ici :

Petit Bugiste et Grand Curieux, un média local en construction

Petit Bugiste et Grand Curieux est un média ultra-local, encore en version alpha, et nous l’assumons. 

Son pari : adossé à un outil comme CartoMedia, qui géolocalise et rend visibles les infos et les événements du territoire, redonner de la place à l’information de proximité. 

Le sujet dépasse le Bugey. Une enquête de la Fondation Jean-Jaurès et de l’association Les Relocalisateurs, publiée en novembre 2025, alerte sur le risque de « déserts médiatiques » : un tiers des Français déclare avoir déjà constaté la disparition d’au moins un média local dans sa région²

Or la couverture locale nourrit la vie démocratique : les consommateurs assidus de médias locaux votent à chaque élection à 87 %, contre 62 % chez ceux qui n’en consomment pas. Ailleurs, le mal est plus avancé : aux États-Unis, un quart des journaux ont disparu en vingt ans, laissant un Américain sur cinq en « zone de sous-information »³. Et le vide a un coût. Moins de médias locaux fiables, c’est plus de place pour les faux : fin 2025, Reporters sans frontières recensait 85 sites de fausse information locale, pour plus de 13 000 articles

Un média en construction se teste en marchant. Pour continuer, Petit Bugiste et Grand Curieux a besoin de contributeurs et de soutien. Vous pouvez nous aider ici : https://www.helloasso.com/associations/story-milcats/formulaires/1

Ce que l’atelier implique poour les jeunes

À la fin, on demande aux participants ce qui peut rendre un reportage trompeur. Un jeune répond : « Un montage de mauvaise qualité. » Un autre pointe « la tête de la statue » : cet effet, la statue soudain décapitée, a été réalisé en post-production, en effets spéciaux. Les jeunes ont vu naître le trucage et compris de l’intérieur comment se fabrique une image mensongère. L’atelier a d’ailleurs ouvert la question de l’IA, qui produit aujourd’hui de fausses images à la chaîne. Ils ne récitent pas une leçon : ils désignent des procédés qu’ils ont vus à l’œuvre. Côté familles, un parent résume dans le questionnaire : « Atelier très instructif sur les plans technique et moral. » Le mot est juste. À Story Milcats, nous lui préférons pourtant celui d’éthique : « moral » garde à nos yeux une connotation religieuse, quand notre démarche est pleinement laïque. Le technique et l’éthique, donc : les deux jambes de l’éducation aux médias.

Travailler avec Story Milcats

Story Milcats conçoit et anime des ateliers d’éducation aux médias pour tous : en médiathèque, à l’école, avec les collectivités, mais aussi en dehors des institutions. Pour les jeunes comme pour les « vieux », et autant que possible en transgénérationnel : il faut que les générations se parlent et, plus important, qu’elles se comprennent. Nous adaptons chaque format à l’âge des participants, au temps disponible et au matériel sur place. Invasion Médiatique est une déclinaison parmi d’autres ; nous en développons d’autres, notamment autour des sciences.

Le meilleur moyen de ne plus se faire prendre par une fausse information, c’est peut-être d’en avoir fabriqué une. Pour monter un atelier avec nous, écrivez-nous sur : contact@storymilcats.org.

Linkographie

1. Valérie Stiénon, « Un roman de la rumeur médiatique. Événement, suspense et anticipation dans Le Péril bleu de Maurice Renard », ReS Futurae, n° 11, 2018 — https://journals.openedition.org/resf/1343  (paragraphes 8, 13 et 14).

2. David Medioni (coord.) et al., Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?, Les Relocalisateurs et Fondation Jean-Jaurès, novembre 2025 — https://www.jean-jaures.org/publication/vers-des-deserts-mediatiques-en-france-la-democratie-peut-elle-survivre-sans-medias/  (pages 1, 5 et 11).

3. François Saltiel, « Une étude alerte sur les conséquences d’un désert médiatique en France », Un monde connecté, France Culture, novembre 2025 — https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/une-etude-alerte-sur-les-consequences-d-un-desert-mediatique-en-france-5586189  (comparatif états-unien).

4. Reporters sans frontières (Laure Chauvel), « France : l’information locale en première ligne », mars 2026, via RFI, « En France, la presse locale est menacée » (21/03/2026) — https://www.rfi.fr/fr/podcasts/menaces-sur-l-information/20260321-en-france-la-presse-locale-est-menac%C3%A9e-alerte-reporters-sans-fronti%C3%A8res  (85 sites, 13 000 articles).

Le film

« Invasion Médiathique – Panique sur Champagne », Story Milcats, YouTube, 2026 : https://youtu.be/QncCvBxgLYE